Fondée en 654

Originaire d’Éauze (Gers), Philibert reçoit son éducation à la cour du roi Dagobert Ier (639) ; à l’âge de dix-sept ans, il entre au monastère de Rebais dont il deviendra l’abbé. Mais sa soif d’ascétisme le pousse à en partir et il s’installe à Luxeuil (Vosges), puis à Bobbio, en Italie. En 654, revenu en Gaule, il fonde le monastère de Jumièges où, dès l’origine, est instaurée la règle de saint Benoît, que suivront la plupart des abbayes normandes.

La reine Bathilde

Philibert est aidé dans cette entreprise par la reine Bathilde (680). D’origine anglo-saxonne, Bathilde est une ancienne esclave, envoyée en Gaule pour servir Erchinoald, maire du palais de Neustrie. La Gaule franque est en effet, depuis la mort de Clovis, divisée en deux royaumes : la Neustrie au nord-ouest et l’Austrasie. Bathilde est remarquée par le roi Clovis II qui la prend pour épouse. Devenue reine, elle s’implique sans compter dans les oeuvres pieuses, fonde les monastères de Chelles (Seine-et-Marne) et de Corbie (Somme), aide nombre d’établissements religieux par des dons en terres et en argent. À Philibert elle cède le domaine de Jumièges, vaste propriété royale située dans une boucle de la Seine, avec des droits sur la pêche dans le fleuve et diverses dépendances forestières. Cette proximité du pouvoir royal cessera d’être un avantage à la fin des temps mérovingiens, au moment des rivalités entre aristocratie et maires du palais.

Sous l’administration de Philibert

Philibert bâtit quatre églises dans son monastère, la principale sous le vocable de saint Pierre, les trois autres sous ceux de Notre-Dame, saint Denis et saint Germain. De son rôle d’administrateur à Jumièges l’Histoire n’a rien retenu, hormis les relations commerciales qu’il s’attache à développer avec l’Angleterre. Aux dires de son biographe, resté anonyme, une consigne est donnée à ses marchands par l’abbé de Jumièges, probablement sur une idée de la reine Bathilde, qui n’a pas oublié ses origines et pense à ses anciens compatriotes : vendre les marchandises au prix fort et utiliser les bénéfices au rachat d’esclaves, qui sont ramenés libres à Jumièges. Attirées par la renommée du nouveau monastère, les recrues affluent et l’effectif des moines devient vite considérable. À l’abbaye d’hommes de Humièges, Philibert annexe un monastère de femmes, d’abord installé sur une propriété du duc Amalbert (peut-être Notre-Dame-de-Bondeville, au nord-ouest de Rouen) puis transféré à Pavilly et placé sous la direction d’Austreberthe, abbesse de Port-le-Grand, près d’Abbeville.

Impliqué dans un conflit de succession à la mort de Clotaire III, fils de Bathilde, Philibert est dénoncé par des partisans du maire du palais Ebroïn et incarcéré par ordre de saint Ouen, évêque de Rouen. Libéré, il quitte Jumièges, offre ses services à l’évêque Ansoald de Poitiers et fonde le monastère d’Hério sur l’île de Noirmoutier. Réconcilié avec saint Ouen, il revient à Jumièges en 683 et bâtit un nouvel établissement pour femmes à Montivilliers. Il meurt en 685 au monastère de Noirmoutier, où il est enterré. Dès lors, il sera compté au nombre des saints.

L’abbé Hugues

Le dernier grand abbé de Jumièges pour les temps mérovingiens est Hugues (vers 733), également abbé de Fontenelle (Saint-Wandrille), évêque de Bayeux et de Paris. Signe de sa préférence pour Jumièges, c’est là qu’il souhaite recevoir sa sépulture, dans l’église Notre-Dame. Au début du IXe siècle, on y montrera encore sa tombe, couverte d’un baldaquin orné de métaux précieux.

VIIIe et IXe sièclesLes temps carolingiens

À l’église Saint-Pierre de Jumièges, que, par la grâce de Dieu, dirige l’abbé Héribert.

Acte de Pépin, roi d’Aquitaine, 838.

On possède une précieuse description de l’abbaye aux temps carolingiens, dans la Vie de saint Philibert écrite du VIIIe au IXe siècle :

« Une enceinte carrée hérissée de tours, des salles de réception somptueuses et dotées de tout ce qu’il faut pour l’accueil des visiteurs. À l’intérieur, les locaux d’habitation ne sont que splendeur, confort et noblesse. Au levant se dresse une église en forme de croix que domine une image de la douce Vierge Marie ; elle renferme un autel à saint Philibert (…) resplendissant de pierres précieuses, d’or et d’argent, et sur les côtés, des autels en l’honneur des saints Jean et Colomban. Au côté nord se trouvent deux chapelles en l’honneur des saints Denis et Germain. À droite, c’est la noble église Saint-Pierre, avec à son côté une chapelle Saint-Martin. On montre au midi la cellule de saint Philibert et sa splendide balustrade de pierre (…). Au sud s’élève un bâtiment de 280 pieds de long sur 50 de large ; c’est là qu’est le dortoir. Chaque lit est éclairé par une fenêtre vitrée, permettant à chacun de lire à la lumière du jour. Le rez-de-chaussée est occupé par deux offices, l’un à usage de cellier, l’autre à usage de cuisine(…) ».

À l’exception de la partie ouest de Saint-Pierre (peut-être légèrement postérieure à la rédaction du texte), aucun de ces édifices n’a survécu. Mais, au fil des reconstructions, les dispositions générales du site sont restées inchangées : la porterie à l’ouest, l’église Notre-Dame au nord, l’église Saint-Pierre au sud, un grand bâtiment abritant le réfectoire, la cuisine et le dortoir au côté méridional, une petite cave à l’emplacement présumé de la cellule de saint Philibert au sud-est de Saint-Pierre. Jumièges est une des abbayes normandes où la permanence du plan carolingien est encore le plus clairement perceptible aujourd’hui. Ainsi, pour la première fois, un texte – la Vie de saint Philibert – témoigne des caractéristiques des abbayes de la future Normandie : leurs dimensions impressionnantes, la multiplicité des églises et leur richesse mobilière, qui attirera la convoitise des Vikings.

Les invasions normandes

Au mois de mai 841, une flotte commandée par le chef danois Ragnar remonte la Seine jusqu’à Rouen. La ville est pillée pendant deux jours. En redescendant le fleuve, les Vikings s’arrêtent à Jumièges, mettent l’abbaye à sac et incendient les bâtiments. Jamais l’abbaye ne se relèvera de premier raid.

À partir du milieu du IXe siècle, les passages de flottes vikings par la Seine se font incessants. En 862, une armée scandinave qui vient d’évacuer le camp de Jeufosse, près de Mantes, fait étape au port de Jumièges pour remettre ses navires en état avant de regagner la mer. Il est bientôt impossible aux moines de se maintenir sur le site. Avant 885, ils doivent se replier à Haspres, dans la région de Cambrai.

Navires de guerre normands, tapisserie de Bayeux, XIe siècle.

Xe siècleUne renaissance

Au début du Xe siècle, les moines réfugiés dans le Cambrésis envoient à Jumièges deux des leurs, Gandoin et Baudoin, pour reprendre possession du site. Leur première tâche consiste à arracher les buissons et les ronces qui ont envahi les bâtiments.

Vers 940, le duc de Normandie Guillaume Longue-Épée (fils de Rollon, l’ancien chef normand) décide de relever l’abbaye. Il fait remettre hors d’eau l’église carolingienne Saint-Pierre, réaménage une partie des anciens bâtiments conventuels et confie le monastère à Martin, abbé de Saint-Cyprien de Poitiers, qui vient accompagné de douze moines. Le duc leur assure un minimum de ressources en restituant à l’abbaye plusieurs de ses anciennes propriétés.

En 942, l’assassinat de Guillaume Longue-Épée, pour cause de rivalités territoriales, stoppe net cette renaissance. Pendant trois ans, Rouen demeure sous le contrôle du roi Louis IV, qui favorise l’abbaye de Saint-Ouen aux dépens de Jumièges et ordonne d’abattre les vestiges de l’église Notre-Dame. Seules sont sauvées les grosses tours situées aux deux extrémités de la nef, rachetées par un clerc du nom de clément. L’abbaye est alors en grand danger de disparaître à nouveau. Pour se défendre contre la propagande française des derniers rois carolingiens, les moines rédigent plusieurs textes destinés à mettre en valeur l’histoire de Jumièges (Vie de saint Aycadre et Vie de Saint Hugues) et à célébrer la mémoire du duc disparu, notamment dans la Complainte sur la mort de Guillaume Longue-Épée, le plus ancien hymne de l’histoire normande. Dans ce texte, Guillaume est présenté comme un prince très chrétien, qui aurait songé un moment à se faire moine à Jumièges, et tel un gouvernant pacifique, défenseur des pauvres et des orphelins.

Du XIe au XIVe siècleUne seconde renaissance

L’an 1040, les fondations de l’église Notre-Dame furent posées par l’abbé Robert.

Annales de Jumièges, XIIe siècle.

Seize ans après l’arrivée à Fécamp, en 1001, du grand propagateur de la règle bénédictine Guillaume de Volpiano, un de ses disciples, Thierry, moine de Saint-Bénigne de Dijon, est appelé à prendre la direction de l’abbaye de Jumièges. Il veille à une observance stricte de la règle, obtient en 1025 du duc Richard II une charte de confirmation des propriétés de l’abbaye et entreprend d’importants travaux. Il fait restaurer la vieille tour ouest de l’église Notre-Dame et y aménage une chapelle, consacrée un 18 mars sous le vocable de saint Sauveur.

Lorsqu’en 1037 Robert Champart est nommé abbé de Jumièges, l’ancienne église Notre-Dame est encore scindée en deux parties, chacune ayant pour noyau une des deux grosses tours rescapées des démolitions du Xe siècle : la chapelle Saint-Sauveur à l’extrémité occidentale, celle de Notre-Dame à l’extrémité orientale. L’abbé Robert entreprend de les reconstruire et de redonner à l’ensemble son unité primitive : telle est l’origine de la grande église Notre-Dame dont on voit encore les vestiges. La première pierre du chantier est posée en 1040. Commencés par le chevet, les travaux sont menés d’est en ouest. Le choeur est sans doute terminé lorsque l’abbé Robert meurt en 1055 : c’est là, près du maître-autel, qu’il reçoit sa sépulture. Le 1er juillet 1067, une « dédicace » marque enfin l’achèvement de l’édifice et son ouverture officielle au culte. Présidée par l’archevêque de Rouen Maurille, cette cérémonie se déroule en présence de Guillaume le Conquérant. Moins d’un an après sa victoire à la bataille de Hastings, qui l’a placé sur le trône d’Angleterre, Guillaume est au sommet de sa gloire. Sont également présents les évêques de Coutances, d’Avranches, de Lisieux, d’Évreux et une foule de barons.

Un historien de la Normandie du XIe siècle

Guillaume Caillou, moine de Jumièges, rédige entre 1066 et 1072 une Histoire des ducs de Normandie, qu’il dédie à Guillaume le Conquérant. Faisant suite à la chronique de Dudon de Saint-Quentin arrêtée au règne de Richard Ier (996), cet ouvrage constitue une source fondamentale pour l’histoire du duché entre l’an mille et le début des années 1070. Déjà célèbre en son temps, il sera utilisé par plusieurs générations de chroniqueurs normands, de Guillaume de Poitiers (vers 1074) à Robert de Torigni (milieu du XIIe siècle).


Guillaume de Jumièges offrant son livre à Guillaume le Conquérant.

Architecture

L'église Notre-Dame

Façade occidentale

Élevé probablement autour de 1060, l’actuel corps de façade a remplacé une petite église Saint-Sauveur, elle-même installée par l’abbé Thierry (1027) dans une ancienne tour de l’église carolingienne. Ces antécédents peuvent expliquer l’allure archaïque de l’ouvrage, proche de celle des « massifs occidentaux » des églises de Germanie autour de l’an mille : un porche en avant-corps abritant une tribune à l’étage, avec deux grandes tours d’escalier de part et d’autre. L’ensemble impressionne par sa majesté et sa simplicité austère.

Hormis la présence à leur base de deux grands arcs dont la fonction reste énigmatique, les tours, de plan quadrangulaire, présentent une souche lisse sur une hauteur de 28 mètres. Au-dessus, le mur s’anime : deux étages décorés d’arcatures, puis deux niveaux octogonaux, de hauteur inégale. Ces derniers, à la structure complexe, agencés de façon différente d’une tour à l’autre, témoignent des premières recherches des architectes normands dans le domaine de la plastique murale.

Dans l’église, on voit en se retournant l’emplacement d’une tribune au-dessus du porche. Couverte d’une voûte en berceau (refaite au XVIIIe siècle), elle s’ouvrait sur la nef par un arc en plein cintre ; à l’origine, sa partie basse était protégée par une balustrade formée d’une arcature de pierre à claire-voie. On accédait à cette tribune par deux escaliers montant dans l’épaisseur des tours à partir des bas-côtés. Sa fonction première – chapelle destinée à la protection de l’entrée ou estrade pour des chantres – n’a pas encore été élucidée.

La nef

Avec une élévation de 25 mètres, c’est la plus haute nef romane de Normandie. Elle comporte huit travées délimitées alternativement par des colonnes cylindriques (« piles faibles ») et des piliers de maçonnerie de forte section (« piles fortes »). La raison de cette alternance a été abondamment discutée. On s’oriente actuellement vers l’hypothèse de la présence au niveau des piles fortes d’arcs transversaux, destinés à assurer la liaison entre les deux murs de la nef. Quoi qu’il en soit, il est certain qu’à l’origine cette dernière n’avait qu’un plafond de bois. Entre 1688 et 1692, on le remplaça par une fausse voûte de plâtre reposant sur des consoles dont l’emplacement est repérable aux trouées que laissèrent, en les arrachant, les démolisseurs du début du XIXe siècle. Les murs qui encadrent la nef comptent trois étages : celui des grandes arcades au rez-de-chaussée, un niveau intermédiaire de baies ouvrant sur des tribunes au-dessus des bas côtés, une rangée de fenêtres à l’étage supérieur. Les chapiteaux des grandes arcades se résument à des cubes à peine dégrossis, avec des ébauches de volutes aux angles ; on suppose qu’ils portaient un décor peint, aujourd’hui disparu. Seul le collatéral nord a conservé son couvrement d’origine : une voûte d’arêtes, compartimentée par des arcs-doubleaux. Les tribunes situées au-dessus étaient pourvues de voûtes du même type.

Le transept

De la grande tour qui s’élevait à la croisée du transept il ne subsiste que le mur ouest, avec sa tourelle d’escalier accrochée à l’angle nord. Au sommet se voient deux rangées d’ouvertures. Celles du haut correspondant à l’étage des cloches, celles du bas aux fenêtres qui éclairaient le milieu de la croisée : de là le nom de « tours-lanternes » que l’on donne aux constructions de ce type, caractéristiques de l’architecture des églises normandes.

Bien que fortement remanié à la fin du XIIe siècle et au début du XIIIe siècle, le transept a conservé son volume d’origine. Chaque croisillon était couvert d’une tribune, plate-forme destinée à servir d’estrade à un groupe de chantres. Au premier étage, on remarque une étroite galerie de circulation ménagée dans l’épaisseur du mur. Avec celle de Notre-Dame de Bernay (vers 1050), c’est un des plus anciens exemples des coursières spécifiques aux églises romanes de Normandie.

Le choeur gothique

En dépit des reconnaissances archéologiques effectuées en 1927, une incertitude demeure concernant le plan du choeur roman. Tout ce qui subsiste aujourd’hui dans cette partie orientale résulte d’une reconstruction des années 1267 à 1278. Ce grand chantier consista en la mise en place d’une couronne de sept chapelles autour d’un déambulatoire. La seule chapelle intacte est la deuxième du rond-point au sud. celle qui lui est contiguë, vers le transept, a perdu sa voûte d’ogives mais a gardé son mur occidental.

Toutes les chapelles étaient à travée unique et de plan carré, sauf celle dans l’axe de l’abside, qui comportait une travée supplémentaire et se terminait par un pan coupé. Retrouvée dans les décombres, une grosse clef de voûte montrant l’agneau pascal est probablement celle du rond-point de l’abside : c’est ce que suggère la disposition rayonnante des départs de nervures autour du médaillon central.

Entre le choeur et la nef s’élevait un jubé orné de bas-reliefs figurant la passion du Christ ; un crucifix s’élevait au-dessus de l’ensemble. Deux fragments de retable représentant des scènes de l’Annonciation et de la Visitation ne peuvent provenir que de l’église Notre-Dame. D’une grande finesse d’exécution, ils décoraient soit l’autel principal consacré en 1278, soit celui de la chapelle de la Vierge, au côté nord, légèrement plus tardif. C’est dans la chapelle du bras nord du transept, sous une dalle de marbre noir, que fut enterré le coeur d’Agnès Sorel, la favorite de Charles VII, appelée la Dame de Beauté, décédée le 9 février 1450 au manoir de la Vigne, près de Jumièges.

Le "passage Charles VII"

En sortant du bras sud du transept (où se trouvaient la sacristie et le vestiaire), on rejoint l’église Saint-Pierre par une galerie couverte, dite « passage Charles VII ». Construite au début des années 1330, elle est en fait antérieure de plus d’un siècle au règne de ce roi. C’est par ce passage que les moines se rendaient chaque jour des logis conventuels, situés derrière l’église Saint-Pierre, à Notre-Dame où avaient lieu la plupart des offices. La galerie était souvent empruntée aussi par les processions qui se déroulaient à dates fixes dans les différentes parties du monastère.

L'église Saint-Pierre

Au XIIIe siècle, l’église Saint-Pierre était si vétuste qu’elle passait pour remonter au temps de saint Philibert (VIIe siècle). La nef et le choeur furent reconstruits en deux temps : à la fin du XIIIe siècle on refit le côté sud avec son collatéral et la chapelle Saint-Martin ; entre 1332 et 1349, ce fut le tour du côté nord et du choeur. Côté sud, les arcades de la fin du XIIIe siècle ouvraient sur un bas-côté aujourd’hui disparu. La chapelle Saint-Martin conserve le souvenir d’un très ancien oratoire que mentionne déjà au VIIIe siècle, au sud de Saint-Pierre, la Vie de saint Philibert. C’est aussi en mémoire des dispositions décrites dans le texte carolingien que l’on construisit, à la fin du XIIIe siècle, au-dessus de la chapelle, une « chambre de saint Philibert », évocation de la cellule où aurait vécu le fondateur de l’abbaye.

Une clef de voûte sculptée de la fin du XIIIe siècle provenant de la chapelle Saint-Martin illustre la légende populaire de saint Philibert et le loup : un loup ayant tué l’âne qui portait aux moines de Jumièges le linge lavé par les religieuses de Pavilly, Philibert dompta l’animal et réussit à le faire remplacer l’âne.

Les parties carolingiennes

La datation de ces pans de maçonnerie a été passionnément discutée par les archéologues. Les analyses les plus récentes semblent situer leur construction dans les premières décennies du IXe siècle. Seuls vestiges à Jumièges de la période antérieure aux raids vikings, ils constitueraient également, en l’état actuel des connaissances, le plus important monument carolingien encore en élévation dans le nord de la France.

De la nef sont conservées deux travées à deux niveaux. Celui du bas est occupé par de grandes arcades qui ouvraient sur des bas-côtés, aujourd’hui disparus, et dans lesquels furent aménagées des chapelles lors de la restauration du Xe siècle : la chapelle nord, détruite à la fin du XIe siècle pour la mise en place de la salle capitulaire, était dédiée à saint Clément, celle du sud, aux saints Innocents. Au-dessus des grandes arcades, les murs étaient ornés de médaillons en creux ; au XIXe siècle, on y voyait encore des traces de figures peintes en style byzantin, dont un buste de reine ou d’impératrice tenant un globe terrestre ; ces peintures remontaient peut-être à la campagne de restauration du Xe siècle. À l’étage supérieur, des baies géminées éclairaient des tribunes installées au-dessus des bas-côtés.

Les bâtiments conventuels

Le cloître

Le cloître constituait le coeur de l’abbaye : organe de circulation, lieu de promenade et de méditation mais aussi de travail (les copistes y plaçaient souvent leur pupitre au XIe siècle), il fut animé à dates régulières, pendant des siècles, par des processions, des cérémonies comme celles du lavement des pieds le jeudi saint ; il n’en reste qu’une place vide, dont le centre est occupé par un if plusieurs fois centenaire. Un dessin du XVIIe siècle laisse entrevoir un quadrilatère de galeries couvertes d’un toit en appentis, autour d’un préau décoré de parterres tirés au cordeau. À gauche on reconnaît l’église Notre-Dame, à droite le réfectoire, à l’arrière-plan Saint-Pierre, au premier plan l’ancienne hôtellerie devenue cellier. De l’architecture du cloître on ne connaît que l’état le plus récent, celui d’une reconstruction des années 1530 due à l’abbé François de Fontenay. Les galeries furent alors couvertes de voûtes au dessin raffiné et complexe : chaque compartiment était en forme d’étoile à quatre branches, avec quatre clefs pendantes disposées en losange. Chaque clef portait à son extrémité un ornement ajouré en forme de lanterne. Chacune des baies de style flamboyant était divisée en trois par de minces nervures. Sous les galeries du cloître, les murs étaient ornés de fresques illustrant l’histoire mythique des origines de l’abbaye : la légende des Énervés, celle de saint Aycadre, l’incendie de Jumièges par les Vikings, la rencontre de Guillaume Longue-Épée et des deux religieux Baudouin et Gandoin.

Le cloître délimité par les églises Notre-Dame et Saint-Pierre, détail du plan Delavigne, 1674 (Paris, Archives nationales).

La salle capitulaire

Dans cette salle était lu chaque matin un chapitre de la règle de saint Benoît. On y débattait aussi des affaires internes du monastère. Les moines étaient assis sur des bancs le long des murs ; l’abbé siégeait au fond, dans l’abside. Son extension ayant été limitée vers l’arrière par le passage reliant Saint-Pierre à Notre-Dame, on avait donné à l’édifice une largeur importante, inhabituelle pour une salle capitulaire romane. Sa construction remonte à la fin du XIe ou au début du XIIe siècle. Elle était couverte d’une voûte sur croisée d’ogives qui est, avec celle de l’abbatiale de Lessay (Manche), un des plus anciens exemples de couvrement de ce type en Normandie. À l’origine, l’abside recevait le jour par trois baies encadrées de colonnettes surmontées de chapiteaux à décor végétal ; à la fin du Moyen Âge, ces ouvertures furent remplacées par deux fenêtres rectangulaires.

À partir du début du XIIe siècle et pendant un siècle et demi, la salle capitulaire fut le lieu d’inhumation des abbés : la tradition a conservé le souvenir de douze sépultures disposées en rangées. La plus ancienne était celle de l’abbé Urson (1127), qui fit probablement bâtir la salle. Au XIIIe siècle, ces tombes furent marquées par de somptueux dallages de terre cuite émaillée, dont on a conservé des relevés à l’aquarelle. Les sarcophages en pierre de Caumont qui reposent entre les murs de la salle ont été mis au jour au XIXe siècle. La plupart d’entre eux appartiennent à des sépultures d’abbés du XIIe siècle ; les recherches ont également permis de découvrir plusieurs crosses abbatiales, des débris de cuir et de tissus.

La salle du trésor

Selon la tradition, c’est dans ce local proche du transept de Notre-Dame qu’était conservé le trésor. Construite au XIIe siècle, cette salle était couverte d’une voûte en berceau. L’essentiel de la collection était constitué de châsses plaquées d’or ou d’argent, de reliquaires et de reliures précieuses. Parmi les pièces les plus remarquables signalées dans les inventaires figurent les reliquaires des saints Aycadre, Valentin, Constantin et Pérégrin. Plusieurs fois pillé, dispersé ou fondu, le trésor de Jumièges ne comptait plus que quelques objets sans grande valeur à la veille de la Révolution.

L'hôtellerie

Cette grande salle voûtée du XIIe siècle, aux dimensions impressionnantes (un vaisseau de plus de 35 mètres de longueur, divisé en sept travées), était à l’origine destinée à l’accueil des hôtes de marque de l’abbaye : pendant un siècle ou deux, nombre de grands personnages, rois, barons ou hauts dignitaires de l’Église y furent reçus avec les honneurs dus à leur rang. Par la suite, les rapports des moines avec le monde extérieur ayant changé, le local de réception fut réduit à la partie nord du bâtiment, la plus proche de l’église Notre-Dame ; un texte du XIVe siècle signale que dans la partie sud était installé l’atelier du tailleur. L’hôtellerie ayant été transférée dès avant le XVe siècle au sud du cloître, la salle fut convertie en cellier. En 1665, les mauristes la surélevèrent d’un étage pour y installer la nouvelle bibliothèque. À l’extrémité nord de la salle, une porte, aujourd’hui murée, permettait aux hôtes de se rendre dans l’église Notre-Dame sans se mêler aux moines.

À partir du milieu du XIIIe siècle, estimant que trop de laïcs entraient dans les lieux conventuels, les archevêques de Rouen exigèrent des abbés du diocèse une surveillance plus stricte des accès aux cloîtres : c’est peut-être à cette époque que la porte fut condamnée. Conservée dans son état du XIIe siècle, une petite ouverture, qui communiquait avec la cuisine, servait de passe-plat. Elle témoigne de la fonction première de l’hôtellerie : honorer les visiteurs de haut rang, bienfaiteurs de l’abbaye, par de grandes réceptions.

Comprise dans un petit pavillon en avant-corps, l’entrée primitive de l’hôtellerie, aujourd’hui ruinée, se trouvait à l’ouest, dans l’axe de la porterie du monastère. Élevée dans les premières décennies du XIIe siècle, le mur de façade occidental est la partie la plus ancienne de l’hôtellerie. Son décor sculpté offre un vif contraste avec la nudité des murs de l’église Notre-Dame voisine. Des fenêtres ornées de frises en zigzag, d’arcs trilobés et de têtes barbues, une corniche de modillons peuplée de figures grotesques : dans ce bâtiment réservé aux hôtes et aux visiteurs laïcs, les constructeurs purent se livrer sans retenue à leur imagination décorative.

Grande salle de l’hôtellerie au début du XIXe siècle, dessin d’Eustache Hyacinthe Langlois.

À l’extrémité nord-ouest de l’ensemble se voient les ruines d’un petit local qui fut sans doute le vestibule de la salle des hôtes à partir du XIVe siècle. La présence de banquettes de pierre désigne ce réduit comme un « parloir », lieu hors clôture où les visiteurs pouvaient s’entretenir avec les religieux sans troubler la quiétude des lieux conventuels. Des traces de la toiture primitive de l’hôtellerie sont encore apparentes sur le mur de l’église Notre-Dame.

À la place du grenier, les mauristes élevèrent en 1665 un étage supplémentaire pour y installer leur nouvelle bibliothèque. Somptueusement décorée, cette vaste salle de travail devint vite célèbre dans toute la province, notamment pour l’importance de son fonds de philosophie. À la veille de la révolution, elle abritait plus de 5400 ouvrages imprimés et 392 manuscrits.

Les maisons adossées à l'hôtellerie

De part et d’autre du vestibule central de l’hôtellerie se voient les ruines de deux petits corps de logis placés en appentis contre la façade du bâtiment du XIIe siècle. Ils ont visiblement été fortement remaniés et sont sans doute bien antérieurs à 1674, date du plan Delavigne, le plus ancien parmi les plans à indiquer leur présence. Tous deux comportaient une salle basse à usage de cuisine ou de cellier et des chambres au niveau supérieur. Il pourrait s’agir des maisons de deux « officiers » de l’abbaye : en charge des affaires temporelles, ces administrateurs laïcs jouissaient généralement de demeures particulières, à l’écart des lieux conventuels.

La porterie

Situé dans l’axe de la porte de l’hôtellerie et de l’église Saint-Pierre, le pavillon d’entrée de l’abbaye occupe sans doute cet emplacement depuis une date très ancienne. Construit au milieu du XIVe siècle, le porche lui-même est couvert de quatre voûtes d’ogives reposant sur un pilier octogonal central. Selon l’usage, l’accès à partir de la rue se faisait par deux portails accolés et de dimension inégales, le plus grand au sud pour le passage des chariots, le plus petit au nord pour les piétons. Le visiteur était accueilli par les statues des saints patrons du monastère fixées au mur de façade.

Au revers du bâtiment, un escalier ménagé dans une tourelle à cinq pans desservait une salle située au-dessus de l’entrée. C’était le « prétoire », où se tenaient les audiences de la justice de l’abbé. De part et d’autre de la porterie, adossés au mur d’enceinte, deux vastes bâtiments abritaient des écuries et l’un des plus importants et des plus anciens services de l’abbaye (il est attesté dès le IXe siècle), celui de l’aumônerie : chaque jour, vêtements et nourriture y étaient distribués aux nécessiteux.

La porterie et les bâtiments d’accueil de l’abbaye en 1674, détail du plan Delavigne (Paris, Archives nationales).

Sous le Second Empire, les propriétaires de l’abbaye transformèrent l’aile méridionale de l’ancienne hôtellerie en un pavillon de style néogothique, bel exemple du goût pour les décors du Moyen Âge et de la Renaissance dont la mode a vu le jour dès les années 1780 en Angleterre sous le nom de gothic revival : on remarque à l’extérieur plusieurs motifs inspirés très librement des édifices du Moyen Âge (gargouilles, écusson aux armes de l’abbaye, fenestrages, etc…). Le décor intérieur, en cours de restauration, a conservé de beaux plafonds à caissons, des éléments de boiseries à décor flamboyant ou en trompe l’oeil.

Ouvrages de référence

Informations utiles

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Tel: -

www.abbayedejumieges.fr

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